Regarder pour guérir

L’épisode du serpent d’airain raconté dans la Bible peut être vu comme une image de ce qui se joue en psychothérapie. En ce sens, la lecture de ce texte peut accompagner la préparation d’un travail sur soi.

Le chapitre 21 du livre des Nombres (במדבר) raconte comment le peuple hébreu, après avoir quitté l’Egypte et entamé son périple dans le désert pour rejoindre la terre promise, se décourage des difficultés du parcours, et récrimine contre Dieu et contre Moïse. Le peuple reproche à son leader et son inspirateur de l’avoir emmené dans un lieu où la nourriture se fait rare, où le quotidien est pénible. Il craint d’être voué à une mort infâme dans le désert, et il remet en question l’intention de Dieu à son égard. C’est alors que selon le texte, Dieu envoie des serpents à la morsure brûlante, et qu’effectivement un grand nombre de gens meurent. Reconnaissant que ces décès sont la conséquence de leurs plaintes, les Hébreux demandent pardon, et implorent l’intervention de Moïse pour que s’arrête l’hécatombe. Alors Moïse fabrique sur ordre de Dieu un serpent en métal fondu, à l’image des serpents réels, et ceux qui regardent ce serpent élevé sur une perche sont guéris des morsures et sont sauvés.

L’analyse du texte relatant cet épisode fournit plusieurs clés pouvant aider à mieux vivre.

Comprendre le mécanisme de guérison

Le mécanisme de guérison implique trois pôles. D’une part, Moïse, qui fabrique le serpent d’airain, peut être assimilé à un thérapeute. D’autre part, chaque membre du peuple en chemin, peut être assimilé à toute personne entreprenant un travail sur soi. Et enfin, le serpent d’airain est au centre du processus de guérison, tout comme ce qui se dit et s’échange au cours d’une thérapie.

Le cœur du processus de guérison est décrit de façon très lapidaire : ceux qui regardent le serpent d’airain sont guéris. Il suffit donc de regarder ce serpent pour guérir. Ce serpent en métal fondu qui est regardé n’est pas vivant, c’est une représentation inoffensive des serpents réels qui, eux, causent vraiment du tort. Et c’est ce caractère inoffensif du serpent d’airain qui rend possible le fait de porter sur lui un regard non pollué par l’urgence de se sauver ou d’agir, un regard qui laisse le temps à la pensée d’appréhender ce serpent, de le regarder en face. En effet, regarder en face ce qui nous blesse permet d’en guérir, de reprendre le contrôle, mais la réalité est parfois trop douloureuse, trop génératrice de stress, pour être abordée directement. Il faut donc un cadre de sécurité, qui permet de mettre à distance ce que l’on doit regarder, qui permet de regarder en étant hors d’atteinte, hors de danger. C’est ce que permet la séance en cabinet, qui est une sorte de bulle extraite du train-train quotidien, un espace dans lequel on s’isole pour prendre de la distance sur sa vie que l’on regarde. Ainsi, de même que le serpent d’airain est déployé sur une perche afin de pouvoir être observé dans tout son développement, le regard porté depuis le point de vue sécurisé de la séance en cabinet ouvre sur une capacité à voir, à décrire, à nommer, à prendre du recul, à dégager une vue d’ensemble de l’agent mortifère qui est à l’œuvre dans la vraie vie.

Ce qui est regardé directement reste une représentation, un archétype, une schématisation des serpents brûlants, et non pas une instance particulière de tel ou tel serpent. Cette représentation structurée selon un type générique permet de mieux saisir la réalité essentielle des serpents brûlants. De la même façon, les concepts utilisés par le thérapeute pour structurer son approche aident à une meilleure maîtrise, une meilleure compréhension de ce qui se joue. Il n’est pas besoin de recourir à du jargon pour partager cette compréhension avec la personne qui est en chemin de guérison. Mais la maîtrise des concepts par le thérapeute lui permet de montrer de façon plus claire, plus explicite, comment la situation particulière du client peut être comprise dans un cadre plus large. Le rattachement de la situation particulière à une sorte de généralité aide à dédramatiser. L’inscription dans un schéma universel permet de rassurer sur la capacité à résoudre le problème.

Le serpent d’airain est une représentation que regardent les Hébreux après que Moïse a effectué un travail préalable de construction de cette représentation, puis a exhibé cette représentation devant leurs yeux. Littéralement, le Seigneur envoie des serpents brûlants (הַנְּחָשִׁים הַשְּׂרָפִים), puis dit à Moïse de fabriquer un brûlant (שָׂרָף) pour lui-même, et Moïse fabrique un serpent de métal fondu à haute température (נְחַשׁ נְחֹשֶׁת). Le serpent fabriqué par Moïse est vraiment l’image des serpents envoyés par le Seigneur (le même terme brûlant insiste sur cela), et c’est Moïse même qui est acteur dans la guérison, non pas Dieu. De même, c’est le rôle du thérapeute, de faire apparaître la structure des schémas qui sont à l’œuvre dans ce qui est vécu, et de donner à voir cela à la personne engagée dans un travail de guérison.

Il y a ainsi à la fois une action de celui qui propose l’image et une action de celui qui regarde. Les deux sont nécessaires, aucune n’est suffisante à elle seule. C’est la même dynamique de coopération qui doit exister entre client et thérapeute. Le client doit faire un effort, il n’est pas un patient passif qui attend que le médecin le soigne, il devient un acteur de sa propre guérison en accomplissant l’effort de regarder. Cela paraît assez simple, mais cela nécessite du courage et du sang-froid. Tout l’enjeu est de parvenir à suivre la consigne en toute confiance.

S’emparer du pouvoir des victimes

La personne engagée sur le chemin de sa guérison a une part de responsabilité individuelle dans la réussite de sa guérison, mais ce qui est plus difficile à entendre en situation, elle a aussi sa part à la source des problèmes. En s’engageant dans la démarche de réparation d’elle-même, elle s’empare de la promesse d’acquérir un pouvoir guérissant sur son propre corps, puisque la dimension corporelle fait partie des conséquences réelles des problèmes à résoudre.

A l’origine de l’attaque des serpents, il y a les plaintes exprimées par le peuple, avec des doutes sur les intentions de la Providence et des questions sur le futur. Les questions sur l’avenir peuvent être considérées comme une demande de divination, de connaissance du futur. En hébreu biblique, divination se traduit par le terme « naḥash » (נַחַשׁ) qui s’écrit avec les mêmes lettres et se prononce comme le terme serpent « nāḥāsh » (נָחָשׁ). C’est d’ailleurs un serpent désigné avec le même terme qui dans la Genèse apporte la tentation d’élargir la connaissance. On pourrait le voir comme un indice, que cela ne nous fait pas du bien, non seulement d’être dans le doute, mais surtout d’être dans l’exploration inquiète de la connaissance du futur, au lieu de vivre dans le moment présent en toute confiance – le moment présent qui est le seul lieu d’exercice de la liberté à laquelle nous sommes invités. Ainsi, en réponse à la demande de connaissance du futur « naḥash », le peuple reçoit des serpents « nāḥāsh ». De la même façon, nos souffrances sont souvent la conséquence de nos propres peurs. Même si c’est exprimé ici avec la figure d’un Dieu punisseur, propre à une certaine période d’écriture de la Bible, qui peut rebuter aujourd’hui certaines oreilles, ce qui est exprimé ici est que les maux dont nous sommes atteints ont souvent une origine dans nos propres pensées. C’est parfois difficile à admettre. Mais le fait de parvenir à reconnaître cela est un premier pas dans un processus de guérison. Même lorsque l’on se perçoit avant tout comme victime évidente d’une force extérieure mauvaise, en cherchant bien on peut découvrir sa part de responsabilité, qui ne doit pas servir à se culpabiliser, mais à reprendre le pouvoir sur notre devenir. Le fait de trouver sa propre responsabilité dans ce que l’on vit permet d’en reprendre le contrôle, et d’échapper à ses bourreaux.

La conséquence des pensées inadéquates, telle que décrite dans le texte, est assez radicale. Il n’est pas dit que les gens du peuple s’enfonçaient encore plus dans leur malheur, ou que Dieu les grondait, ou qu’ils étaient coupés de Dieu : non, il est dit brutalement qu’ils mourraient, après avoir été atteints véritablement dans leur corps. Cela renvoie à la réalité des conséquences physiques de nos maux d’origine mentale. Cela trouve écho dans les somatisations diverses, ou dans les actions qui peuvent aussi bien délibérément causer du tort dans la chair (conduites suicidaires, mises en danger, négligence du soin de soi). Ainsi, de même que notre cerveau a besoin que nous prenions soin de notre corps pour bien fonctionner, de même notre corps a besoin que nous prenions soin de notre esprit pour rester en bonne santé.

Il nous faut veiller sur notre vie intérieure, et soigner notre esprit, non pas pour des raisons abstraites, mais afin de parvenir à bien vivre dans notre chair.

Assumer sa responsabilité à l’égard des autres

Les considérations précédentes peuvent être partagées par toutes les traditions religieuses qui s’approprient la Torah juive. Dans la tradition chrétienne, l’épisode du serpent d’airain raconté dans le chapitre 21 du livre des Nombres est aussi mis en relation avec la figure de Jésus élevé sur la croix. Par exemple, les versets 14-15 du chapitre 3 de l’évangile de Jean peuvent être compris comme un message affirmant qu’en regardant Jésus crucifié, comparé au serpent d’airain exposé sur une perche, on accepte de regarder une image montrant là où aboutit notre manque d’amour. Selon cette lecture, Jésus sur la croix est le nouveau serpent d’airain à regarder, afin de prendre conscience de l’aporie dans laquelle nous sommes engagés lorsque nous ne plaçons pas l’amour comme valeur première. Jésus crucifié serait le nouveau serpent d’airain à regarder, afin que nous soyons guéris de nos errements, manques d’amour, par le simple fait de les reconnaître.

Toutefois, le comportement du peuple hébreu est abordé dans le livre des Nombres comme celui d’un collectif, reflétant l’homogénéité des comportements individuels. Il est alors question d’un groupe qui à un moment donné de l’histoire regarde le même serpent d’airain élevé sur une perche afin de passer à travers le même processus de guérison. Or, aujourd’hui au 21ème siècle le regard porté sur Jésus élevé sur la croix concerne des personnes d’époques différentes, de lieux éloignés et d’horizons de vie très divers. Ce mouvement s’inscrit donc dans une dimension collective plus large, dont l’hétérogénéité à première vue pourrait sembler invalider la comparaison avec l’épisode du serpent d’airain interprété comme proposition d’un chemin de guérison à vocation universelle.

Cependant, nous n’avons certes pas mis Jésus sur la croix, mais sa crucifixion est l’image de dérives collectives dans lesquelles nous pouvons prendre notre part. Nous pouvons assumer notre part de responsabilité dans les écarts collectifs, y compris ceux pour lesquels nous croyons avoir les mains propres. Cela ne peut que nous aider à avancer, à guérir, de comprendre que nous avons notre part dans les problèmes qui semblent éloignés de nous.

En effet, nous sommes interdépendants, à un point dont nous ne prenons pas toujours conscience au quotidien – même si certaines crises nous le rappellent douloureusement ! Dès lors que nous prenons conscience de l’impact que chacun de nous a sur son entourage, nous réalisons que nous avons mieux à faire à œuvrer à notre propre guérison, plutôt que de renvoyer les torts sur les autres. En thérapie on travaille sur soi, et non pas sur les autres, mais en travaillant sur soi, on concourt au bien collectif. On sort du rôle de victime. On ne prétend pas que tout est de la faute des autres, on accepte de prendre sa part et de travailler dessus pour contribuer positivement au bien commun.

 

« Toute âme qui s’élève élève le monde »
(citation attribuée à Elisabeth Leseur et à Gandhi)